Prochaine conférence,

jeudi 03 avril à 20h 15, cinéma Falaise

Conférence sur le Sahara. Air, terre, eau, feu.
par Christian Laroubine. Planétologue, géologue.

Plusieurs séjours au Sahara pour étudier les cratères d'impact météoritiques nous ont fait découvrir, mes coéquipiers et moi-même une région au caractère unique, tant sur le plan de la géologie, donc des terrains, qui y sont fort variés que sur le plan des formes de surface et des paysages qui se succèdent dans une totale variété.
Les sols sont également très diversifiés, depuis les regs secs et caillouteux, aux ergs de sable brûlant, à la moiteur humide et sombre des oasis de palmiers dattiers qui masquent le ciel et où se développent des jardinets cultivés avec patience.

L'eau est le problème permanent des sahariens. Récupérée avec art dans les puits les plus profonds où dans les gueltas* les plus isolées, affleurant dans les oasis, elle permet les cultures, l'élevage et la concentration des hommes. Cette eau fraîche et claire permet aux nomades de siroter un thé fort et sucré qui constitue sa principale boisson et contribue aux relations entre les clans.
Parfois chaude et salée elle sourd d'une anfractuosité ; sulfurée et nauséabonde elle transpire dans un creux de la dune mais permet d'abreuver, chèvres et chameaux, comme on dit là-bas et que nous nommons des dromadaires.
Autour du puits se rassemblent animaux et hommes. Dans la poussière soulevée par une multitude de sabots, dans les blatèrements des chameaux assoiffés, les braiements des ânes chargés de jarres, les hommes s'interpellent, crient, ahanent en remontant leur delou, sorte d'outre en peau de bouc, aujourd'hui en chambre à air de camion qui permet, descendue au bout d'une corde, de puiser l'eau. La source ou le puits sont le centre de la vie saharienne, le lieu d'échange, le site où s'établit la promesse de commerce, le point où l'on s'informe, un centre de vie sociale où naissent intrigues et relations sociales.

Le Sahara est un lieu de rencontre depuis la nuit des temps. Les Européens l'ont toujours considéré comme un obstacle ; le sable, la chaleur, le manque d'eau, l'immensité de la solitude ont émoussé la rage de conquête de la plupart.
Mais au cours de l'histoire, il a été le lien entre les blancs berbères du nord et les noirs des régions sahéliennes.

Les Garamantes, des contreforts nord du Tibesti, fondent des cités dès le IIIe millénaire avant J-C dans le centre de la région libyenne. Ils échangent, or, ivoire, métaux, esclaves avec les Carthaginois, puis les Romains qui les feront disparaître.

Les Egyptiens ont traversé le Sahara pour négocier l'or et les pierres précieuses avec les peuples Toubous du nord du Soudan actuel et des montagnes de l'Ennedi et du Tibesti, l'encens et le natron avec les peuples de Saba et d'Ethiopie.

Des commerçants romains le traversèrent pour atteindre les riches régions du golfe de Guinée et en rapporter l'or, les métaux précieux, les fourrures rares et de gigantesques gladiateurs.

Vers le IVe siècle de notre ère à la frontière sud du Sahara l'empire Wagadou prospère en livrant or, sel et esclaves aux peuples du nord de l'Afrique . Devenu empire de Ghana il atteint son apogée au XIe siècle avant de décliner suite aux incursions des musulmans Almoravides venus de l'actuelle Mauritanie.

Jusqu'à la conquête coloniale au XIXe siècle les échanges se poursuivent entre le monde animiste et le monde islamique avec des caravanes faisant étape dans des villes sahariennes qui s'enrichissent et acquiert une grande renommée, Chinguetti, Tombouctou, Agadès, Ghadamès etc.

De nos jours 10 pays se partagent les 9 millions de km² du Sahara qui connaît depuis le milieu du XXe siècle une sécheresse de plus en plus prononcée. Succédant à l'harmattan ce vent chaud et sec de l'hiver saharien, des tempêtes de sable transportent en Europe poussières et sables colorés jusque dans les jardins florentins ou les vignes champenoises. Des retombées ont été observées sur les glaciers norvégiens.

Sous cet air brûlant des plantes continuent à vivre. C'est une flore de contact entre le monde méditerranéen et le monde tropical. La végétation s'est adaptée à la sécheresse et a développé des modes de reproduction qui parcourent leur cycle en quelques heures. La plante se fixe, grandit, fleurit, puis graine pour se développer à nouveau à la prochaine pluie, peut être dans un quart de siècle. Les animaux aussi se maintiennent dans les zones les plus arides et les plus difficiles en limitant leurs échanges avec l'extérieur et en modérant leurs besoins internes.

Terre de soleil, le Sahara est une des parties les plus ancienne de notre globe. Peu de choses ont changé depuis près de 600 millions d'années. L'Afrique de l'Ouest et le désert égyptien forment des socles continentaux solides qui n'ont pas connu de grands bouleversements géologiques.
A leur périphérie des chaînes de montagnes sont apparues s'étendant d'Alger au golfe de Guinée ou du Libéria au Maroc. Elles ont été démantelées par l'érosion et le sable qui forme les grandes dunes des ergs, est la matière qui subsiste de ces anciennes structures.
L'océan a envahi l'intérieur du continent à une date très ancienne comme l'attestent des restes d'algues, nommées stromatolites qui se sont développées il y a plus d'un milliard d'années et qui ont contribué à former l'oxygène de l'air.
Il y a 400 millions d'années le Sahara est au pôle sud de la planète. Un inlandsis* de plusieurs kilomètres d'épaisseur recouvre toute la partie Ouest et s'étend jusqu'en Guinée et au Tchad.
A la place du Maroc se trouve un océan. Des icebergs se détachent du grand glacier et dérivent vers le nord sur la mer marocaine. Après des mois et parfois des années de navigation, ils s'échouent sur des hauts fonds dans une région qui deviendra la Normandie. En fondant lentement les montagnes de glace laissent échapper sables, graviers et blocs de pierres qu'ils ont arraché à l'Afrique et qui se déposent sur le fond. Aujourd'hui on peut encore observer ces blocs appelés -tillites ordoviciens- près de Granville et à Feuguerolles dans le Calvados.

Si le Sahara est une terre de chaleur, il n'est pas une véritable terre de feu. Peu de volcans aujourd'hui en activité dans cette région. Le volcan Erta Alé célèbre par son lac de lave en activité se trouve à la frontière entre l'Ethiopie et l'Erythrée dans un secteur très aride que certains géologues n'assimilent pas au Sahara vrai.
Le volcanisme saharien existe bien mais il est en sommeil depuis quelques centaines de milliers d'années. Les grands épisodes ont eu lieu au Tibesti, dans l'Ennedi tchadien dans une période qui est encore récente, dans le Hoggar algérien voici quelques millions d'années et dans le massif de l'Haruj al Aswad en Libye.

En résumé. Le Sahara est une terre de contraste qui associe intimement l'air, l'eau, la terre et le feu pour donner à la fois une ambiance la plus minérale qui soit, hostile à l'homme et en même temps malgré sa vastitude reste un pont entre des mondes différents ; le nord industrieux et conquérant et le sud plus soumis à la nature mais animé d'un farouche désir d'évolution. Longtemps la région a été une zone d'échange et de rencontre entre les êtres vivants et en particulier pour les êtres humains. De nos jours elle devient une zone refuge et un territoire d'affrontement pour les humains alors que l'aridité et le réchauffement climatique diminue la survie des espèces tant végétales qu'animales.

" *Guelta : trou rempli d'eau de façon plus ou moins permanente alimenté par une source ou un affleurement de la nappe aquifère.
" *Inlandsis : région polaire recouverte de glace sur une très grande épaisseur.