Conférence
sur le Sahara. Air, terre, eau, feu.par
Christian
Laroubine. Planétologue, géologue.
Plusieurs séjours
au Sahara pour étudier les cratères d'impact météoritiques
nous ont fait découvrir, mes coéquipiers et moi-même une région
au caractère unique, tant sur le plan de la géologie, donc des terrains,
qui y sont fort variés que sur le plan des formes de surface et des paysages
qui se succèdent dans une totale variété.
Les sols sont
également très diversifiés, depuis les regs secs et caillouteux,
aux ergs de sable brûlant, à la moiteur humide et sombre des oasis
de palmiers dattiers qui masquent le ciel et où se développent des
jardinets cultivés avec patience.
L'eau est le problème permanent
des sahariens. Récupérée avec art dans les puits les plus
profonds où dans les gueltas* les plus isolées, affleurant dans
les oasis, elle permet les cultures, l'élevage et la concentration des
hommes. Cette eau fraîche et claire permet aux nomades de siroter un thé
fort et sucré qui constitue sa principale boisson et contribue aux relations
entre les clans.
Parfois chaude et salée elle sourd d'une anfractuosité
; sulfurée et nauséabonde elle transpire dans un creux de la dune
mais permet d'abreuver, chèvres et chameaux, comme on dit là-bas
et que nous nommons des dromadaires.
Autour du puits se rassemblent animaux
et hommes. Dans la poussière soulevée par une multitude de sabots,
dans les blatèrements des chameaux assoiffés, les braiements des
ânes chargés de jarres, les hommes s'interpellent, crient, ahanent
en remontant leur delou, sorte d'outre en peau de bouc, aujourd'hui en chambre
à air de camion qui permet, descendue au bout d'une corde, de puiser l'eau.
La source ou le puits sont le centre de la vie saharienne, le lieu d'échange,
le site où s'établit la promesse de commerce, le point où
l'on s'informe, un centre de vie sociale où naissent intrigues et relations
sociales.
Le Sahara est un lieu de rencontre depuis la nuit des temps. Les
Européens l'ont toujours considéré comme un obstacle ; le
sable, la chaleur, le manque d'eau, l'immensité de la solitude ont émoussé
la rage de conquête de la plupart.
Mais au cours de l'histoire, il a
été le lien entre les blancs berbères du nord et les noirs
des régions sahéliennes.
Les Garamantes, des contreforts nord
du Tibesti, fondent des cités dès le IIIe millénaire avant
J-C dans le centre de la région libyenne. Ils échangent, or, ivoire,
métaux, esclaves avec les Carthaginois, puis les Romains qui les feront
disparaître.
Les Egyptiens ont traversé le Sahara pour négocier
l'or et les pierres précieuses avec les peuples Toubous du nord du Soudan
actuel et des montagnes de l'Ennedi et du Tibesti, l'encens et le natron avec
les peuples de Saba et d'Ethiopie.
Des commerçants romains le traversèrent
pour atteindre les riches régions du golfe de Guinée et en rapporter
l'or, les métaux précieux, les fourrures rares et de gigantesques
gladiateurs.
Vers le IVe siècle de notre ère à la frontière
sud du Sahara l'empire Wagadou prospère en livrant or, sel et esclaves
aux peuples du nord de l'Afrique . Devenu empire de Ghana il atteint son apogée
au XIe siècle avant de décliner suite aux incursions des musulmans
Almoravides venus de l'actuelle Mauritanie.
Jusqu'à la conquête
coloniale au XIXe siècle les échanges se poursuivent entre le monde
animiste et le monde islamique avec des caravanes faisant étape dans des
villes sahariennes qui s'enrichissent et acquiert une grande renommée,
Chinguetti, Tombouctou, Agadès, Ghadamès etc.
De nos jours
10 pays se partagent les 9 millions de km² du Sahara qui connaît depuis
le milieu du XXe siècle une sécheresse de plus en plus prononcée.
Succédant à l'harmattan ce vent chaud et sec de l'hiver saharien,
des tempêtes de sable transportent en Europe poussières et sables
colorés jusque dans les jardins florentins ou les vignes champenoises.
Des retombées ont été observées sur les glaciers norvégiens.
Sous
cet air brûlant des plantes continuent à vivre. C'est une flore de
contact entre le monde méditerranéen et le monde tropical. La végétation
s'est adaptée à la sécheresse et a développé
des modes de reproduction qui parcourent leur cycle en quelques heures. La plante
se fixe, grandit, fleurit, puis graine pour se développer à nouveau
à la prochaine pluie, peut être dans un quart de siècle. Les
animaux aussi se maintiennent dans les zones les plus arides et les plus difficiles
en limitant leurs échanges avec l'extérieur et en modérant
leurs besoins internes.
Terre de soleil, le Sahara est une des parties les
plus ancienne de notre globe. Peu de choses ont changé depuis près
de 600 millions d'années. L'Afrique de l'Ouest et le désert égyptien
forment des socles continentaux solides qui n'ont pas connu de grands bouleversements
géologiques.
A leur périphérie des chaînes de montagnes
sont apparues s'étendant d'Alger au golfe de Guinée ou du Libéria
au Maroc. Elles ont été démantelées par l'érosion
et le sable qui forme les grandes dunes des ergs, est la matière qui subsiste
de ces anciennes structures.
L'océan a envahi l'intérieur du
continent à une date très ancienne comme l'attestent des restes
d'algues, nommées stromatolites qui se sont développées il
y a plus d'un milliard d'années et qui ont contribué à former
l'oxygène de l'air.
Il y a 400 millions d'années le Sahara est
au pôle sud de la planète. Un inlandsis* de plusieurs kilomètres
d'épaisseur recouvre toute la partie Ouest et s'étend jusqu'en Guinée
et au Tchad.
A la place du Maroc se trouve un océan. Des icebergs se
détachent du grand glacier et dérivent vers le nord sur la mer marocaine.
Après des mois et parfois des années de navigation, ils s'échouent
sur des hauts fonds dans une région qui deviendra la Normandie. En fondant
lentement les montagnes de glace laissent échapper sables, graviers et
blocs de pierres qu'ils ont arraché à l'Afrique et qui se déposent
sur le fond. Aujourd'hui on peut encore observer ces blocs appelés -tillites
ordoviciens- près de Granville et à Feuguerolles dans le Calvados.
Si
le Sahara est une terre de chaleur, il n'est pas une véritable terre de
feu. Peu de volcans aujourd'hui en activité dans cette région. Le
volcan Erta Alé célèbre par son lac de lave en activité
se trouve à la frontière entre l'Ethiopie et l'Erythrée dans
un secteur très aride que certains géologues n'assimilent pas au
Sahara vrai.
Le volcanisme saharien existe bien mais il est en sommeil depuis
quelques centaines de milliers d'années. Les grands épisodes ont
eu lieu au Tibesti, dans l'Ennedi tchadien dans une période qui est encore
récente, dans le Hoggar algérien voici quelques millions d'années
et dans le massif de l'Haruj al Aswad en Libye.
En résumé.
Le Sahara est une terre de contraste qui associe intimement l'air, l'eau, la terre
et le feu pour donner à la fois une ambiance la plus minérale qui
soit, hostile à l'homme et en même temps malgré sa vastitude
reste un pont entre des mondes différents ; le nord industrieux et conquérant
et le sud plus soumis à la nature mais animé d'un farouche désir
d'évolution. Longtemps la région a été une zone d'échange
et de rencontre entre les êtres vivants et en particulier pour les êtres
humains. De nos jours elle devient une zone refuge et un territoire d'affrontement
pour les humains alors que l'aridité et le réchauffement climatique
diminue la survie des espèces tant végétales qu'animales.
"
*Guelta : trou rempli d'eau de façon plus ou moins permanente alimenté
par une source ou un affleurement de la nappe aquifère.
" *Inlandsis
: région polaire recouverte de glace sur une très grande épaisseur.